Visages de la Médecine Chinoise – Matthieu Lindenlaub

Visages de la Médecine Chinoise: Matthieu Lindenlaub

Dans le cadre de son blog Une danse dans le Tao, Lionel Silberman part à la rencontre des praticiens qui forment le paysage actuel de la Médecine Chinoise. 
Avec Les Visages de la Médecine Chinoise, il découvre avec vous les reliefs de nombreux parcours, tous divers et motivés de nombreuses intentions et histoires. 
Pour l’EMCQG, Lionel aborde le cheminement de Matthieu, actuellement formateur en Tuina pour l’école: un individu emplit de rencontres et d’expériences. 

C’est Jean Sylvain Prot, directeur pédagogique de l’école, qui me parle pour la première fois de Matthieu. 
Il m’évoque son recrutement au sein de l’équipe pédagogique, il esquisse son parcours et les détails m’intéressent rapidement. Dans ses explications pointe la présence d’une grande diversité de vécu: un praticien en Tuina, parti explorer le savoir-faire à la source. Un homme qui a rencontré bon nombre de visages, dans des cadres formels comme informels, de l’environnement optimal d’une école aux ambiances mouvementées des parcs et des ruelles. 
Quelques temps plus tard, d’autres compagnons de route me renverront la même impression à son sujet et finalement, nous pouvons nous rencontrer. 
J’arrive à son cabinet au matin et c’est un homme grand et fin qui vient à ma rencontre. Son regard clair apparaît calme, sa parole est mesurée. Ses attitudes et ses postures témoignent de son expérience du bouddhisme et de la spiritualité. 
Nous buvons le thé et j’écoute son récit: une histoire très humaine, tapissée de bienveillances.

Introduction et parcours.

L’extrême orient et toi, ça commence comment ?
… Si je remonte au plus loin dans mes souvenirs, je pense que cela commence avec mon père qui pratiquait des arts martiaux chinois. J’ai fait aussi du karate quand j’étais enfant.
Après, j’ai aussi suivi mon père qui est praticien en médecine chinoise dans son cabinet, avant de commencer mes études personnellement.
Qu’est-ce qui t’a mené à t’orienter vers ces études de médecine traditionnelle ?
Déjà le rapport au corporel, avec les arts du cirque : j’ai fait beaucoup de jonglerie depuis mes 14 ans, d’abord en amateur puis en semi-professionnel. Des disciplines comme la balle-contact amène à un travail assez fin avec le corps, notamment un sens global du toucher.
Et puis aussi un petit bouquin sur le Shiatsu qui m’a intrigué sur ses possibilités : le Tui-Na n’était pas connu à cette époque, il m’a fallu pas mal d’années avant de découvrir que le Tui-Na existait.
Ça a fait une sorte de lien avec mon père, je me suis dit : « Tiens, je vais voir ce qu’il fait en cabinet ».
De voir concrètement le résultat du travail sur les patients m’a fortement motivé à me lancer dans ces études.
Pour toi, la perspective de soin, c’était important ?
Oui vraiment : pouvoir apporter quelque chose aux autres et aussi se diriger vers un cheminement personnel, grandir.
C’est quoi ton parcours d’études ?
On peut dire qu’il a commencé dans le cabinet de mon père : cela a fait partie de mes stages en terme de pratique clinique, j’ai passé au moins deux ans avec lui. J’y ai observé essentiellement de l’acupuncture.
Je me suis dirigé ensuite vers une école de massage classique en Suisse, à Genève, l’école HP-Formation où j’y ai reçu une bonne base d’anatomie. Cela a débouché sur un diplôme reconnu qui m’a permis de pratiquer, je me suis installé dans le même élan en Suisse.
J’ai commencé après une école d’acupuncture dans laquelle je ne suis pas resté : je n’étais pas trop satisfait de l’enseignement, cela ne correspondait pas trop à ce que j’attendais à cette époque. Je suis resté une année.
Après, j’ai rejoint les bancs de l’institut Chuzhen à Paris : il y a un tronc commun d’un an pour la théorie fondamentale puis on choisit sa spécialité. J’étais fortement attiré par le Tuina, donc je me suis spécialisé en Tuina.
C’est un peu une particularité chez moi : je n’ai pas appris la pharmacopée ni l’acupuncture. Le Tuina est devenu directement mon outil. Quand je vois certains amis praticiens qui envisagent la médecine chinoise à partir d’un regard prenant en compte tous les outils, de mon côté j’envisage mes séances différemment (rires).
Ta spécialité donc, c’est le Tuina : cela donne un parcours diversifié d’études avec 3 écoles et une expérience clinique d’emblée vécue.
Oui, et puis maintenant dans le sud avec SanQi. Sans parler des hôpitaux et des cliniques en Chine : on ne parle pas d’école mais cela fut une grande expérience.
Quels ont été les professeurs qui t’ont marqué jusqu’à présent?
Le grand professeur avec qui j’ai le plus travaillé fut Liu Yangang : c’est lui que j’ai rencontré en premier par l’intermédiaire de l’institut Chuzhen. C’est un professeur de très grande expérience, cela faisait à l’époque 30 ou 40 ans qu’il pratiquait le Tuina ; c’est avec lui que j’ai appris les techniques manuelles. C’est avec lui que je suis parti en stage deux ans, à Pékin.
Il y a eu aussi Madame Kang Lidi à Shanghai, une personne également exceptionnelle avec une grande expérience et des techniques manuelles encore différentes.
Je pourrais citer le professeur Ma Gang de Kunming : avec lui, j’ai plus étudié les techniques populaires du Tuina : massage, ventouses, guasha, travail abdominal, moxa et approche des plantes. Sa réflexologie aussi.
Je vais citer deux autres personnes que j’ai beaucoup apprécié : le professeur Ding de XiaGuan, à côté de Dali dans le Yunnan. De même, je l’ai rencontré en clinique hospitalière.
Ensuite, d’autres méthodes en clinique privée, avec des praticiens sourds-muets : monsieur Guo Jin Bao en particulier.
.. Sourd-muet ? Intéressant.
Oui, c’est une clinique de massage qui se trouve dans la ville de Dali, là où j’habitais. Monsieur Guo a développé sa propre méthode qui sortait des sentiers battus : ce fut vraiment intéressant de travailler avec lui – il a dans les quatre-vingt ans aujourd’hui – et avec son assistante. Des personnes au grand cœur. Et oui… des techniques qui changent (il sourit).
J’ai aussi appris d’autres techniques, une amie qui m’a appris ce qu’on appelle ici « Origin Point Therapy », Yuan Shi Dian. Pareil, quelque chose qui sortait des pratiques cliniques.
Voilà un peu toutes les figures. Et puis maintenant je découvre d’autres personnes comme Pascal Jauffret et d’autres personnes intéressantes.
Reste que c’est avec le professeur Liu Yangang que j’ai passé le plus de temps et qui est à la base de mon enseignement : il est ma référence.
Tu as voyagé et cela t’a bien apporté en terme de diversité technique et pratique.Qu’est-ce que tu tires de tout cela ? Cela t’a apporté quoi tous ces points de vue ?
… Cela m’a apporté peut-être une ouverture, une tolérance sur les pratiques, qui me fait remarquer qu’il n’existe pas un seul système valable. Par exemple, si je prends une technique comme le « rouler », gunfa, on remarque qu’il y a dix façons de faire, peut-être cent, peut-être plus en fonction des personnes. Donc, cette ouverture fait que je ne suis pas figé à me dire : « c’est comme ça ». Et je trouve que cela est précieux.

Je recommanderais donc à tous ceux qui s’intéressent au Tuina d’aller se faire traiter dans tous les lieux possibles, afin de ressentir de l’intérieur les diverses pratiques. C’est quelque chose de précieux.

L’adaptabilité, pour toi, c’est important en cabinet ?
Oui, d’autant que chaque patient est différent. Il n’y a pas de méthode arrêtée.
C’est ce qui est intéressant quand on aborde le travail clinique ; on voit combien ce qu’on a appris a besoin d’être modifié, adapté. Combien cela doit rester malléable pour pouvoir convenir à la réalité.
Qu’est ce qui t’a fait passer la barrière de la professionnalisation ?
Déjà l’envie de mettre en pratique ce que j’avais appris et que je trouvais passionnant. Et puis, à un moment donné, c’était devenu impossible de continuer à faire comme avant : cela me faisait trop souffrir de continuer à travailler dans un métier qui ne m’animait pas. Au début, je continuais à bosser dans des jobs alimentaires, mais après j’ai compris que ce n’était plus pour moi. C’était au départ pratique parce que je pouvais continuer à étudier et pratiquer un peu, mais après il n’y a plus eu de compromis possible.
La transition a été facile ?
Je n’ai pas eu l’impression que c’était extrêmement difficile. Après, j’ai eu la chance de mener une vie assez alternative : dans mes débuts, je n’avais pas à payer de loyer ni d’enfant, je me suffisais de peu. Et puis les bonnes rencontres aussi, avec les amis qui te soutiennent, les amis praticiens qui apprécient ton travail et qui te proposent une place en cabinet.. Oui, ça s’est fait en douceur.
Jusqu’à présent, quelle a été ta plus grande difficulté en tant que praticien ?
… Déjà mettre en pratique les outils cliniques que j’ai appris, notamment pour le diagnostic. Cela a été une difficulté de m’approprier toute la théorie fondamentale de la médecine chinoise, et cela l’est encore. Je cherche toujours à la synthétiser, qu’elle fasse pleinement partie de mon être pour l’utiliser de manière harmonieuse dans mon travail.
Les outils cliniques sont assez « froids » lorsqu’on les apprend : Comment les intègre-t-on ? Qu’est-ce qui est essentiel de garder en rapport avec ma pratique ?
Quelque chose de toujours difficile pour moi aussi -valable peut être pour tous les praticiens-, c’est la crainte de l’échec : se dire « tiens, cela n’a pas bougé la dernière fois avec le patient ». Quand on apprend la thérapeutique chinoise en théorie, il s’agit de « faire ceci, faire cela » et puis tout va mieux… mais en vérité pas toujours. On travaille tous les jours avec le vivant, son incertitude. Cela peut créer des frustrations, une pression personnelle qu’on se met. On est vite face à son ego.

Voilà, ce sont un peu les difficultés que je rencontre : cela a été, c’est toujours là. Maintenant, je fais un peu la paix avec cela ; je fais de mon mieux, je suis toujours en recherche.
J’essaie de grandir à chaque fois, mais c’est quand même une difficulté inhérente à laquelle je trouve qu’il faut savoir faire attention en tant que praticien, qui en même temps nous ramène à nous-mêmes.
Cela me rend humble aussi, et c’est vraiment positif.

Donc pour toi, le diagnostic et le traitement sont une méditation ?
On peut dire ça oui. A chaque fois, j’essaie d’être attentif à ce qui se passe à l’intérieur, d’être en paix dans mon travail, ce qui est important sinon je risque de ne pas le faire longtemps mon travail (rires).
Si j’ai choisi cette voie, c’est aussi parce qu’elle me paraît une belle voie. C’est probablement ce qui me plaît dans les médecines orientales : pouvoir relier l’intérieur à ma pratique, au-delà des aspects techniques. Pouvoir aller dans le subtil.
Tu as pas mal voyagé en Chine, tu es resté combien de temps là bas ?
Cinq ans.
Pendant ces cinq ans, quels ont été les mouvements, courants de pensée qui t’ont le plus influencé et que tu as « ramené » ici ?
Ce qui m’a plu, en dehors des courants philosophiques -Bouddhisme, Taoisme : je suis moi-même assez engagé dans la tradition bouddhiste -, ça a été le « vivre-ensemble » . Il y a beaucoup de monde en Chine (rires) : cela peut faire un peu peur quand on reste en surface, mais il y a finalement une harmonie inhérente à la vie, où chacun fait avec et cela se passe bien.
Par exemple, si je pense à la pratique du Tuina : dans un cabinet il y a 4/5 tables, dix tabourets, beaucoup de monde, ça parle, ça téléphone… c’est un peu la folie (rires). Pourtant, on arrive à faire du très bon travail dans ces conditions : il s’agit de dépasser les apparences et de voir ce qu’il y a de beau dedans.
Le métro de Pékin aussi : il y a énormément de monde et finalement on ne sent pas du tout, ou bien très peu d’agressivité, comme on peut le trouver dans le métro parisien. J’ai pu sentir là bas qu’on dépasse l’individualisme : c’est quelque chose que j’ai ramené.
Après, même en Chine aujourd’hui, la majorité est attirée par l’individualisme, la consommation et l’enrichissement : pourtant cette notion du vivre-ensemble se retrouve dans la manière de vivre du plus grand nombre. C’est je pense quelque chose que j’ai ramené de là bas.
Qu’est-ce que le statut de praticien a changé pour toi ?
… Peut-être une responsabilité importante quand même. Vis à vis de mes patients, de mon travail, de moi-même aussi : prendre soin de mon corps pour être apte à prendre soin de mes patients, refléter ce que j’ai envie de partager avec mes patients. Que ce ne soit pas que du bla-bla, mais que cela soit vrai, incarné. Être entier.
J’ai pu remarquer à travers mes rencontres de praticiens, que la médecine chinoise se lie fortement avec le destin de chacun : elle a tendance à créer de nouveaux points de vue : c’est une expérience pour toi ?
Oui, cela amène de grands changements. Si l’on remonte à la racine du taoïsme et du bouddhisme, il y a cette notion de sortir de l’ignorance. Quelque part, il y a un peu cette histoire là en médecine chinoise, bien que l’on soit tous perfectible. On a des informations concrètes qui nous emmènent à une connaissance de la Vie.
C’est valable pour tous :étudier la MTC même si l’on ne devient pas praticien emmène à des changements quoi qu’il en soit.
Qu’est-ce qui te motive le plus actuellement ?
Partager et emmener d’autres personnes jusqu’à une maturité pour qu’ils puissent aller là où ils le souhaitent. En général, les gens sont là pour apprendre à pratiquer : j’espère pouvoir les amener à être de bons praticiens, qu’il puisse être complets.
Actuellement, tu es enseignant en Tuina pour l’École de Médecine Chinoise et Qi Gong (EMCQG) : tu as d’autres activités ?
J’interviens sur d’autres structures, notamment l’Institut Liang Shen à Genève, dans le cadre du Tui-Na. Je ne fais plus de stages en dehors de ça, mais il m’arrive de faire quelques journées sur le thème de l’auto-massage.

Le praticien face à sa médecine.

Quel point de vue portes-tu sur le futur de la Médecine Chinoise en France ?
… Je souhaite qu’elle devienne un outil thérapeutique pleinement accessible à tous, qu’elle rentre dans les mœurs. Il y a déjà eu pas mal de changement ces dix dernières années : du coup, je souhaiterais vraiment que l’on aille un peu plus loin dans la reconnaissance de la pratique, ce qui amènerait la population à se l’approprier plus encore.
Il y a des difficultés auxquelles tu penses, quand tu envisages ce futur ?
J’ai déjà des difficultés dans le présent : tu as vu que sur ma planque à l’entrée, il y a écrit « Tuina bien-être »… On a pas le droit aujourd’hui de pratiquer en pleine cohérence avec notre discipline sur le plan juridique : pour moi c’est quand même un souci. Surtout que j’ai un historique sur le sujet, concernant mon père qui a du fermer son cabinet à l’époque.
Tu vois, j’imagine toujours qu’à un moment donné, je vais devoir arrêter et partir avec ma famille. Ce qui est dommage quand tu veux construire.
Je pense que la médecine chinoise a besoin de mûrir dans son évolution ici en France, mais ça prend du temps.
Pour toi, aujourd’hui, quelle est la place de la médecine chinoise dans le paysage médical français ?
Je dirais que ce serait d’apporter des réponses supplémentaires à ce qui est existant, apporter parfois une guérison quand les patients n’ont pas pu la recevoir ailleurs.
Aujourd’hui, on a déjà une coopération entre les disciplines de soin, avec le monde médical : pour moi la médecine chinoise n’est ni meilleure, ni pire, elle apporte quelque chose de plus par sa différence. Par là elle complète la médecine occidentale.
A ce sujet, pour toi qui y est allé : on a une forte présence de la médecine occidentale en Chine ?
Oui, très forte.
Ce rapport entre les deux médecines crée des tensions, des « complexes » ?
Une belle majorité des chinois développe une idée de « supériorité » de la médecine occidentale : ils pensent qu’elle est plus rapide, plus efficace. Il y a une perte de confiance en la médecine chinoise.
Aussi comme chez nous, ceux qui ne trouvent pas de réponse dans la médecine occidentale, se tournent alors vers la médecine locale.

La pratique en Cabinet.

A ce jour la méthode de traitement que tu utilises le plus est le Tuina. On l’a évoqué pour toi de façon pratique et selon ton historique : ceci dit, tu fais uniquement du Tuina, ou tu utilises d’autres méthodes ?
Non pas uniquement, j’utilise aussi ce que j’appelle les « techniques populaires » : guasha, moxibustion, ventouses. Je ne suis pas un spécialiste, mais j’aime conseiller les huiles essentielles aussi, je trouve que c’est vraiment un plus parfois.
Tu penses avoir changé de technique ou pratique au cours des dernières années ?
Je dirais que j’ai enrichi mes techniques plutôt. Elles bougent en fait, j’assimile ce que j’apprends de nouveau et l’expérience clinique m’amène à changer ma façon de pratiquer. Je m’adapte plus, par rapport à ce que j’avais appris en Chine par exemple, je travaille différemment.
(Une pause) .. Oui, on peut dire que j’ai changé dans ma façon de pratiquer.
Est-ce que tu penses que dans le cadre du Tuina (comme pour les autres méthodes de traitement), il est nécessaire de « casser » à un moment donné les protocoles appris, de s’en libérer pour s’adapter aux conditions réelles ?
Oui. Je pense qu’il faut dans un premier temps intégrer les protocoles, c’est important pour que les techniques arrivent à maturité aussi. Ensuite, le corps lui-même a envie de se « lâcher », la main a envie d’aller ailleurs. On le voit bien : là je pense à une patiente que j’ai suivi récemment, pour une hernie discale. On a commencé par une façon de travailler et cela n’a pas été efficace : alors on s’adapte, c’est aussi une réalité pratique.
Est-ce qu’il t’arrive en Tuina de travailler intuitivement, constatant des résultats sans trop comprendre les mécanismes ? L’intuition, c’est quelque chose que tu acceptes, que tu fais évoluer, qui t’enseigne ?
Oui, ça arrive tout le temps. Je trouve que c’est très intéressant : quand je laisse parler cette intuition du corps, c’est à ce moment là que le Tuina devient vivant à mon avis. Je laisse aller.
D’ailleurs, souvent je note en fin de séance ce que j’ai fait, mais je ne peux pas noter pleinement ce que j’ai fait (rire). Je note mon principe de traitement, mes points, certaines techniques… mais finalement, il est impossible pour moi de synthétiser ce qui s’est passé : c’est un phénomène organique. Du coup, c’est un peu frustrant aussi : on se dit que l’impalpable vient d’arriver et on se dit : « qu’est-ce qui s’est passé ? » (rires).
Mais bon, c’est ce qui est beau aussi.
Est-ce que tu as des petites habitudes ou des « rituels » dans ta journée de travail en cabinet ? T’en aurais à partager ?
Oh oui, j’en ai des tas (rires).
Ouvrir la fenêtre quand j’arrive, pour aérer et « rafraîchir » la pièce. Faire attention à sa propreté. C’est la première chose que je fais.
Pour le massage, je commence par bien me chauffer les mains pendant un moment. Je pose les mains sur Ming Men pendant un moment aussi, pour bien sentir la respiration, commencer un contact en douceur.
Tu as un rituel de concentration qui te sert à te sentir prêt ?
Me frotter les mains et les poser sur Mingmen m’aide bien déjà, me ramène à l’instant.
Après, il y a la pratique quotidienne du Qi Gong, le matin ou une fois encore dans la journée. Cela fait partie des rituels de retour à la respiration, à l’intérieur.
C’est quoi pour toi, les critères les plus nécessaires pour l’établissement d’une pratique efficace ?
«L’écoute», je dirais. L’écoute diagnostique, l’écoute dans tous les sens du terme: avec tous les sens, les yeux, le toucher, l’ouïe.
Cette écoute que je généralise pas mal, je pourrais aussi la ramener dans l’interaction directe avec le patient: l’écoute du changement de texture des tissus, l’écoute des mouvements corporels.
L’attention envers le patient est fondamentale ?

Oui, complètement : le travail thérapeutique est là. La concentration et l’écoute.

Pour toi, de ton expérience : le Tuina, c’est plus le corps ou la main ?
Oh, c’est plus le corps que la main. On ne travaille pas qu’avec la main.
Le corps a cette capacité de partager une osmose avec l’autre et c’est déjà important si on comprend bien le sens entier de l’idée.
Le corps, c’est souvent un édifice complexe : on s’engage avec le corps à travailler avec la souffrance des autres, c’est un médium d’humilité. Et c’est déjà pas mal.

Question Ouvertes

On parle souvent du Dao, dans de nombreux sujets, médicaux ou non. Ça a été une jolie mode. Mais pour toi, au quotidien, la Dao, c’est quoi ?
… (rire) La première chose qui me viendrait, ça serait la première phrase du daodejing: Dao ke dao, fei chang dao… «Le Dao exprimé par des mots, n’est plus le dao ».
Ce serait suivre le flot de la vie pour moi, celui de mon corps aussi. Suivre ce qui se présente.
Ce serait ça le Dao au quotidien pour moi, un flux.
La transmission traditionnelle est toujours d’actualité pour toi ?
… Je dirais qu’elle revient. Elle est d’actualité désormais.
Après, qu’est-ce que la transmission traditionnelle dans le Tuina… ça a beaucoup de facettes. Je pense par exemple à mes maîtres sourds-muets… dans le massage, il y a beaucoup de cela, la transmission par le toucher, au-delà des mots.
Je crois qu’on est prêts pour la transmission traditionnelle. Après, je n’ai pas la prétention d’être apte à donner cela : qu’est-ce qu’on entend par là ? En tout cas, je pense que la transmission est un phénomène en évolution. On retrouve en fait un peu la même chose dans le cirque, le cirque traditionnel et le cirque contemporain qui ne sont pas là l’un sans l’autre : c’est un peu la même chose en médecine chinoise.
C’est Gustav Malher qui aurait dit « La Tradition, c’est la transmission du feu et non l’adoration des cendres ».
Oui, c’est ça l’idée. Et je pense qu’elle ne s’est pas perdue cette transmission. Le feu a besoin d’être ravivé peut-être, et je sens que cela bouge bien, il est bien là.
Quel conseil donnerais-tu aux étudiants et futurs praticiens en MTC ?
La première chose qui me vient à l’esprit, ce serait de côtoyer un praticien, des praticiens passionnants.
Merci Matthieu.